Recueilli par ELODIE AUFFRAY

Août 2010, sur une plage proche de Tunis.

Août 2010, sur une plage proche de Tunis. (Reuters)


Pierre Vialle est vice-président de l'Association pour le tourisme équitable et solidaire (ATES). Elle regroupe 23 organismes de voyage, qui ont fait voyager 6.000 personnes en 2009). Aucun ne propose de voyages vers la Tunisie à cette heure, hormis l'association Arvel voyages, dont Pierre Vialle est aussi le président. Ces voyages n'étaient toutefois pas homologués «tourisme solidaire». Il raconte comment la dictature de Ben Ali ne permettait pas l'émergence d'un tourisme alternatif face au tourisme de masse. Avec la chute de l'autocrate, une nouvelle ère pourra s'ouvrir pour le tourisme solidaire.

Quel type de voyages organisiez-vous en Tunisie?

La Tunisie est l'une de nos destinations emblématique, lancée il y a 40 ans. A l'époque, le projet, politique, était d'emmener nos voyageurs à la rencontre d'un autre modèle social: celui de la Tunisie de Bourguiba.

Mais ces dernières années, l'intérêt des voyageurs s'est émoussé et s'est davantage tourné vers une volonté de faire le vide pendant les vacances. Nous restions orientés sur la nécessité de faire connaître la réalité du pays, à travers les dossiers culturels distribués aux voyageurs. Mais les rencontres avec les acteurs de la société civile étaient plus rares. Certains représentants avaient peur aussi, ou faisaient dans la langue de bois.

Nous proposons quatre destinations. Nos partenaires sont des petits hôtels familiaux, des gîtes chez des particuliers, mais rien chez l'habitant. Développer un tourisme chez l'habitant était compliqué, pour des raisons de législation plus que pour des raisons politiques, même s'il est vrai que les gens qui avaient beaucoup de contacts avec les touristes pouvaient avoir des ennuis.

Conjuguer tourisme et défense des droits de l'homme était-il possible?

La défense des droits de l'homme est l'un de nos engagements. Le droit au voyage, qui en fait partie, est souvent bafoué. Mais ce sont deux concepts compliqués à conjuguer, surtout dans une dictature comme celle-ci, complètement aseptisée.

Nous avions un engagement sobre, discret en Tunisie, voire non visible, via la Ligue des droits de l'homme française: nous prenions en charge, ponctuellement, le déplacement en France de tel opposant tunisien pour telle conférence dans la région lyonnaise, où est basée Arvel.

Nous étions plutôt frileux jusque là, parce que nous ne voulions pas faire courir de risques à nos hôteliers partenaires, aux gens avec lesquels on organisait des rencontres.

La révolution constitue-t-elle une opportunité pour le développement des activités touristiques solidaires?

Une nouvelle ère s'ouvre. Ce qui est sûr, c'est qu'il va falloir retourner en Tunisie, car le tourisme est une activité vitale pour le pays. Nous espérons toutefois qu'il y aura plus de modération dans le développement touristique, car la Tunisie était le paradis du tourisme de masse.

Quels sont vos projets?

Nous allons déjà nous mobiliser par tous les moyens possibles pour inciter à repartir en Tunisie. Sur le contenu, nous ne serons plus frileux. Nous allons essayer de susciter à nouveau l'intérêt des gens pour la situation sociale et politique en Tunisie, d'une part parce que le peuple tunisien a besoin d'expliquer ce qui s'est passé, et parce que nous sommes persuadés que c'est une plus-value touristique.

Il n'y a pas de projets parmi les autres membres de l'ATES. Nous étions les seuls à proposer des voyages vers la Tunisie, mais qui n'étaient pas estampillés tourisme solidaire, car ils ne contribuaient pas au développement local. Ce n'était pas tellement dans l'air du temps. Les choses sont en train de changer, y compris dans nos mentalités. Avant, la Tunisie n'était vue que comme une destination pour aller se faire bronzer. Aujourd'hui, le besoin de solidarité est évident, mais il faut au moins six mois pour programmer une destination.

Que pensez-vous de l'attitude des acteurs du tourisme?

L'économie lucrative est en train de faire des efforts pour relancer l'économie touristique.

Il y a beaucoup de promotions, et on peut imaginer que certaines puissent se faire sur le dos des Tunisiens, mais pour le moment, aucun abus n'a été mis au jour. L'impression générale, c'est que, si on en découvrait, l'effet serait désastreux pour leurs initiateurs.

Par contre, certains tentent de se donner un vernis social, se vantent d'avoir continué à payer leurs salariés pendant cette période difficile, ce qui est la moindre des choses!

Mais l'attitude générale, dans le discours en tout cas, est assez responsable. Certains ont clairement fait savoir qu'ils ne profiteraient pas de la crise pour négocier au-delà de la normale, faire voyager à bon prix sur le dos des Tunisiens.

Quelles perspectives pour le tourisme en Tunisie?

Il y a des revendications syndicales, autour d'augmentations de salaires, dans l'hôtellerie comme ailleurs. On s'attend donc à des augmentations de prix, qui sont légitimes. Il va de toute façon falloir s'habituer, en Europe, à payer le juste prix.

Mais les salaires ne constituent qu'une part du prix du voyage. La Tunisie restera tout de même une destination relativement bon marché, car il y a un flux important de voyageurs, ce qui fait que le prix des billets d'avion est peu onéreux.

 

INTERVIEW :Pour Pierre Vialle, président de l'association de tourisme solidaire d'Arvel voyages, la révolution va aussi s'appliquer au tourisme.